Professeur à l’université de Toronto, Eric T. Jennings construit depuis deux décennies une œuvre importante située à la croisée de l’histoire de la France coloniale et de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Après avoir travaillé sur les différentes réalités du vichysme tropical, sur les pratiques thermales des coloniaux français et sur la France libre africaine, il étudie dans son dernier ouvrage l’échappée vers la Martinique de quelques milliers d’exilés fuyant la France du régime d’armistice. On notera d’emblée la solidité du dossier et la qualité de l’information rassemblée. Une trentaine de centres d’archives a ainsi été consultée en France – Archives nationales, Centre des archives d’Outre-mer, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, de Martinique, Centre de documentation juive contemporaine … – mais également aux États-Unis et en Allemagne.

À cet ensemble documentaire composé de fonds publics ou privés s’ajoutent les témoignages publiés par un certain nombre de protagonistes, sous formes de journaux et carnets (Jean Malaquais, Victor Serge) de souvenirs (André Breton) ou de recueil de textes (Suzanne Césaire) … La diversité des sources permet dès lors d’éclairer aussi bien les processus de décision émanant des autorités politiques françaises ou américaines que le vécu des réfugiés et l’agentivité déployée par ces derniers afin de faire face au danger. L’intérêt de la démonstration tient ainsi à la précision factuelle de la reconstitution d’un épisode mal connu de l’histoire de la guerre comme à la capacité à en décrypter les significations multiples.

L’auteur, s’appuyant notamment sur les rapports de la Croix-Rouge, commence par brosser le tableau de la situation des quelques 360 000 réfugiés d’origines diverses que la défaite de 1940 prend au piège d’une France où ils avaient espéré trouver asile et qui leur est désormais hostile. Vichy les considère comme des »étrangers en surnombre«, des »indésirables«. L’Occupant a inclus dans l’armistice une clause exigeant que les exilés d’origine allemande ou autrichienne lui soient livrés – menace d’autant plus tangible que beaucoup ont été internés au début du conflit dans des camps, à l’image de celui des Milles près d’Aix-en-Provence. Républicains espagnols, réfugiés italiens, intellectuels antifascistes ou personnes d’origine juive rejoignent les rangs de ces réprouvés.

Dans les semaines qui suivent la défaite, Marseille apparaît comme une porte de sortie pour les candidats à l’exil – on connaît le tableau saisissant dressé par Jean Malaquais de la cité phocéenne surpeuplée dans son roman Planète sans visa. La politique des autorités de Vichy à leur égard apparaît constante dans l’hostilité de son inspiration mais contradictoire et évolutive dans ses modalités. Durcissement et extension du régime de l’internement, mise en place de procédures kafkaïennes pour l’obtention du précieux visa de sortie se combinent au cours d’une brève période de quelques mois – de l’hiver 1940 à la fin du printemps 1941 – avec l’ouverture du corridor martiniquais. Cette fenêtre d’opportunité semble le fait du ministre de l’Intérieur Marcel Peyrouton. Alliant xénophobie et paternalisme colonial, celui-ci considère visiblement l’éloignement de la métropole comme une soupape de sécurité. L’historien établit le calendrier des départs autorisés à emprunter cette voie vers la Caraïbe française: 14 convois permettront à près de 7000 exilés de quitter la France avant que ne se referme l’éphémère corridor.

Un chapitre très suggestif décrit le quotidien des passagers des différents convois, fait de promiscuité mais aussi d’échanges intellectuels et de rituels maritimes à l’image de la cérémonie marquant le passage du tropique du Cancer. L’équipée du Capitaine Paul Lemerle, dont les passagers constituent un microcosme de toutes les formes d’oppositions à la France de Vichy et à l’Europe allemande, fait l’objet d’une attention particulière. Au bout du voyage se trouve une Martinique qui est loin de constituer une terre de liberté. L’administration vichyste locale y voit d’un mauvais œil l’arrivée des réprouvés. Traités comme des prisonniers, ils sont internés dans les camps de Balata et du Lazaret, avant que les nationaux français ne soient autorisés à rejoindre Fort de France.

Le départ vers les États-Unis s’avère difficile du fait de la complexité du jeu diplomatique mené dans la Caraïbe et de la crainte d’introduire une cinquième colonne sur le territoire américain. Un des chapitres les plus passionnants du livre évoque les contacts qui vont s’établir entre les intellectuels exilés et leurs homologues martiniquais regroupés autour de la revue Tropiques. Autorisée un temps par les autorités vichystes qui la réduisent à une dimension folklorique, celle-ci sera interdite en 1943 lorsque le censeur mesurera sa dimension subversive.

La rencontre entre André Breton, le pape du surréalisme, et Aimé Césaire, chantre de la négritude, est dès lors lourde de potentialités. Eric T. Jennings, s’appuyant sur une analyse des productions culturelles de la période, souligne combien ce dialogue éclaire une des voies de la maturation de l’anticolonialisme au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Au bilan la richesse du travail de Jennings tient à la multiplicité des points de vue, des échelles et des questionnements qu’il parvient à agencer dans un récit explicatif situé à la croisée de l’histoire des migrations, de l’histoire de l’internement, de l’histoire intellectuelle ou de l’histoire diplomatique.

Il ne perd jamais le point de vue d’ensemble mais s’arrête sur de nombreux parcours individuels qui individualisent le propos: les figures Anna Seghers, Jacques Schiffrin, Victor Serge, Germaine Krull ou Wilfredo Lam sont ainsi évoquées … Accompagné d’une iconographie éclairante, l’ouvrage constitue un remarquable exemple d’histoire transatlantique connectée dont on ne peut ignorer les résonances avec des problématiques actuelles à l’heure où de nombreux exodes empruntent encore, avec les risques que l’on sait, la voie maritime.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Jacques Cantier, Rezension von/compte rendu de: Eric T. Jennings, Escape from Vichy. The Refugee Exodus to the French Caribbean, Cambridge, MA (Harvard University Press) 2018, 320 p., 21 fig., 4 maps, ISBN 978-0-674-983380, EUR 31,50., in: Francia-Recensio 2018/4, 19./20. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2018.4.57560



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