Sous quelle forme le conservatisme pouvait-il se manifester de nouveau en République fédérale d’Allemagne après sa collusion réelle ou supposée avec le national-socialisme? Pouvait-il renaître en se fondant sur les valeurs anciennes, quitte à les habiller d’un autre langage? Pour répondre à ces questions, cet ouvrage collectif s’intéresse à l’engagement de certains intellectuels qui – parfois à l’intérieur de groupes ou de partis – ont défendu des positions »conservatrices« au sein de la démocratie libérale établie dans la partie occidentale de l’Allemagne. Cette approche concrète permet de mieux cerner les différentes nuances d’un conservatisme encore une fois soumis à la nécessité de s’adapter à une nouvelle donne politique.

Le livre se divise en trois parties: les hommes politiques, les universitaires, la divergence entre conservatisme libéral et conservatisme national après 1968, les éditeurs scientifiques se partageant le travail pour rédiger, l’un un chapitre introductif, l’autre un chapitre conclusif, l’un et l’autre élevant le débat au plan théorique.

Au début de la République fédérale, le conservatisme se nourrit de deux idéologies: l’idée d’Occident et l’anticommunisme, l’une et l’autre se confortant mutuellement et assurant une certaine continuité entre le passé (Weimar et pourquoi pas le Troisième Reich) et le présent. La tradition occidentale invoquée est celle d’un Occident chrétien enrichi de la référence à la doctrine sociale de l’Église catholique. C’est cet Occident, désormais incarné par une Europe fédérale en construction à l’Ouest, qu’il s’agit de promouvoir et de défendre contre le péril communiste.

Le conservatisme le plus traditionnel est alors représenté par le Deutsche Partei qui siège dès 1949 au Bundestag et participe au premier gouvernement Adenauer. Ses porte-parole (Hans Mühlenfeld, Heinrich Hellwege, Hans-Joachim von Merkatz …) le rattachent au libéralisme hanovrien d’inspiration anglaise. Edmund Burke constitue l’une de leurs premières références. Leur but est de rénover le conservatisme. Cependant, ils approuvent un libéralisme économique conçu comme »humanisme économique« (Mühlenfeld) prônant une économie décentralisée, fondée sur la responsabilité de ses acteurs et donc contraire à tout collectivisme ou tout planisme. Ils approuvent la politique d’intégration à l’Ouest d’Adenauer, mais leur attitude à l’égard de la démocratie pluraliste reste réservée. Ils reprennent la plupart des thèmes de la Kulturkritik: critique de la rationalisation/bureaucratisation moderne et du matérialisme d’une société de masse oublieuse des valeurs religieuses et morales qui garantissent l’ordre dans la liberté.

Cette méfiance à l’égard de la sécularisation des sociétés est partagée par les tenants de l’idée occidentale dont l’un des organes principaux est l’Abendländische Akademie (Académie occidentale) fondée en 1952 par Erich Fürst von Waldburg-Zeil à Eichstätt. L’Occident chrétien et ses valeurs leur apparaissent comme les seuls garants possibles de la liberté face aux totalitarismes modernes ou face aux tendances totalitaires de la modernité, notamment face à la menace du totalitarisme »rouge«. Ainsi s’explique leur consentement à l’intégration dans le bloc occidental (malgré les aspects négatifs de l’américanisation de l’Allemagne) et leur engagement en faveur d’un fédéralisme européen postnational, ce qui différencie définitivement cette mouvance idéologique d’un mouvement actuel tel que Pegida, en dépit de certaines attirances vers des régimes monarchiques parfois suspects comme celui de Franco.

L’antimodernisme varie selon que l’on a affaire à un national-conservatisme ou à un libéral-conservatisme. Cette distinction qui structure la dernière partie de l’ouvrage se dessine dès les premiers chapitres. Les positions plutôt traditionalistes, nationales sinon nationalistes, d’Andreas Hermes, ci-devant »ministre du Reich« sous Weimar et devenu après-guerre le représentant le plus influent des agriculteurs allemands, le rattachent à la première tendance. En revanche, le conservatisme d’Arnold Bergsträsser, élève d’Alfred Weber sous Weimar, exilé aux États-Unis, et devenu après-guerre un intellectuel influent, formateur de disciples aussi différents que le conservateur Hans-Peter Schwarz et le social-démocrate Kurt Sontheimer, témoigne de sa volonté de s’éloigner de positions trop critiques à l’égard de la société de masse et d’allier la tradition de la Bildung allemande avec les valeurs de la démocratie américaine dans une sorte d’humanisme atlantique à vocation mondiale.

Carl Joachim Friedrich est plus difficile à classer. Il est connu comme l’un des pionniers de la théorie du totalitarisme. Lui aussi élève d’Alfred Weber, il a quitté Heidelberg dès 1926 et a fait carrière à Harvard. Sous Weimar, il a partagé au début la critique schmittienne du parlementarisme et défendu le recours à une dictature provisoire à la romaine afin de sauvegarder l’ordre constitutionnel. Friedrich croit au rôle de l’État et des élites pour maintenir un ordre juste promouvant à la fois les libertés individuelles, le sens de la communauté et la foi chrétienne. Le totalitarisme est pour lui inconcevable en dehors de ce que Karl Jaspers – appartenant lui-aussi à l’école de Heidelberg – appelait »l’ordre technique de masse« de la modernité. L’État de droit qu’il défend ne peut selon lui tirer son autorité et son efficacité que s’il s’ancre dans une tradition fondée sur les droits naturels.

La présence de Max Horkheimer dans cette galerie d’intellectuels conservateurs peut surprendre. Mais dans sa philosophie tardive, il a en effet défendu des positions qui se rapprochent de celles de Heidegger. Comme ce dernier, il pensait en effet que seul un dieu pourrait sauver le monde en lui redonnant un sens perdu. Mais ce pessimisme culturel et son évolution vers une pensée de type théologique suffisent-ils à le ranger parmi les conservateurs? À la lumière de son expérience américaine, Horkheimer souligne dès le début des années 1950 que le respect des constitutions et des libertés prétendument formelles qui y sont inscrites a prouvé son efficacité contre les déviances totalitaires.

En partant d’une analyse du nazisme comme l’époque de l’abolition des limites et du déchaînement des instincts, il souligne l’importance de l’éducation familiale, condamne la pilule qui met en péril les structures éthiques de la société et déplore la disparition de l’autorité paternelle. Le père – avec Adorno – de la théorie critique est loin d’avoir été le père de la révolution de 1968!

Matthias Walden (alias Eugen Wilhelm Otto Baron von Saß) a fait carrière comme journaliste d’abord à la station de radio Sender Freies Berlin, puis dans différents organes de la Springer Presse. Sa position est celle d’un patriote violemment anticommuniste et attaché à la réunification de la nation allemande. La construction du mur de Berlin a été pour lui un signe de faiblesse de la part du camp soviétique. Il s’est dès lors opposé à la politique vers l’Est du gouvernement de Willy Brandt et notamment au traité fondamental de 1972. Mais il est resté loyal à l’égard de la nouvelle démocratie allemande de l’Ouest malgré ses réserves face à une »intégration à l’Ouest« trop poussée à son gré. Il a d’autre part vigoureusement critiqué toutes les réticences qui ont freiné à l’Ouest le travail critique sur le passé nazi. Il a été un peu comme Raymond Aron en France un conservateur approuvant la démocratie libérale.

Le mouvement étudiant de 1968 n’est pas sans conséquences sur la nature du conservatisme qui va dorénavant s’exprimer en République fédérale. Pour la nouvelle gauche qui apparaît alors le totalitarisme du régime d’Ulbricht est tout aussi condamnable que le totalitarisme nazi. La part d’un anticommunisme maintenant partagé dans les motivations d’intellectuels conservateurs comme Helmut Kuhn ou Gerd-Klaus Kaltenbrunner, recule. Ce sont les forces dissolvantes de ce mouvement étudiant qui deviennent pour eux le véritable adversaire. La libéralisation des mœurs, la mise en cause des traditions et des hiérarchies risquent à leurs yeux de déstabiliser une République fédérale qui promettait de garantir l’ordre dans la liberté.

Ils voient dans cette »révolution« libertaire une sorte de cheval de Troie qui fait le jeu du bloc soviétique en augmentant la crédibilité de l’ordre qui y règne. Ils se font donc les défenseurs d’un conservatisme pragmatique chargé de sauvegarder l’ordre politique libéral, et compatible avec la construction européenne. Toutefois d’autres intellectuels comme Hans-Dietrich Sander vont jusqu’à réclamer une réforme autoritaire de l’État ouest-allemand allant dans le sens d’un renouveau national. C’est aussi à la fin des années soixante que le parti néofasciste NPD fait son entrée dans différents Landtage!

Ces évolutions au sein du le conservatisme ouest-allemand conduisent à une autre distinction: celle entre un conservatisme modéré et un conservatisme radical. Quelles que soient ses moutures, le conservatisme est un mouvement réactif. Essentiellement, il oppose sa vision organiciste du »croître« à la vision constructiviste moderne du »faire« (l’histoire, l’État grâce au consensus contractuel). D’autres oppositions secondaires peuvent le constituer: antisémitisme, antiaméricanisme, etc. Le concept central du conservatisme modéré est celui d’ordre. Il fait confiance aux institutions existantes et requiert modération et pragmatisme dans les réformes à entreprendre. C’est le conservatisme d’intellectuels comme Gert-Klaus Kaltenbrunner ou Hermann Lübbe, celui des membres du Bund Freiheit der Wissenschaft, créé dans les années 1960 en réaction à l’emprise idéologique de la gauche dans les universités. C’est un conservatisme libéral qui se conçoit comme un correctif des déviances libérales, mais il est ouvert au fédéralisme européen et au multilatéralisme.

En revanche, le conservatisme radical est marqué par son scepticisme fondamental à l’égard des idées des Lumières et du libéralisme cosmopolitique. La nation, son identité, sa sauvegarde par une politique réaliste en sont les valeurs centrales. Tout ce qui peut l’affaiblir, comme une culture de la repentance trop poussée à l’égard du passé nazi, recueille leur désapprobation. Ils plaident à la rigueur pour une Europe des nations (ethnopluralisme). C’est le conservatisme de la »nouvelle droite« des Heimo Schwildt, Hans-Dietrich Sander ou Karlheinz Weißmann. Leur référence reste la »révolution conservatrice« weimarienne.

La longueur excessive de ce compte rendu prouve l’intérêt que le commentateur a pris à la lecture enrichissante de cet ouvrage qui exclut de ses analyses les mouvements d’extrême droite, foncièrement antidémocratiques et plus ou moins nostalgiques du passé nazi. Globalement, les formes de conservatisme dont il nous offre un échantillon typique ont contribué à l’intégration de la société ouest-allemande en rapprochant les points de vue conservateurs et libéraux. Après la catastrophe civilisationnelle qu’a été le Troisième Reich, leurs critiques et leurs projets apparaissent plutôt comme des efforts pour trouver un équilibre (Ausgleich) entre valeurs anciennes et nécessités nouvelles. Ce type de conservatisme qui tend à corriger les dérives de la modernité libérale, politique ou économique, peut-il encore jouer un rôle aujourd’hui alors que les nationalismes populistes font partout un retour en force?

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Gilbert Merlio, Rezension von/compte rendu de: Sebastian Liebold, Frank Schale (Hg.), Neugründung auf alten Werten? Konservative Intellektuelle und Politik in der Bundesrepublik, Baden-Baden (Nomos) 2017, 256 S., ISBN 978-3-8487-3118-3, EUR 49,00., in: Francia-Recensio 2018/4, 19./20. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2018.4.57563



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