La parution de la traduction des »Annales du royaume des Francs« vient compléter la collection des »Classiques de l’histoire de France au Moyen Âge«, une des sources historiques majeures de la période carolingienne couvrant les règnes de Pépin III le Bref (d’abord maire du palais de 741 à 751, puis roi des Francs, 751‑768) à Louis le Pieux (814–829). Deuxième ouvrage publié sous la direction de Michel Sot et de Christiane Veyrard-Cosme après la »Vie de Charlemagne« d’Éginhard (n° 53 de la collection), le livre est le résultat du travail d’une équipe d’historiennes et historiens et de philologues.

Cette double compétence est bien mise à profit dans une introduction nourrie comprenant à la fois une mise en perspective historique générale du genre des annales (voir également dans la collection »Typologie des sources du Moyen Âge occidental«: Michael McCormick, Les annales du haut Moyen Âge, 1975), une mise au point sur l’histoire du texte et des différentes versions des »Annales des Francs« avec présentation des manuscrits, et une analyse littéraire.

L’ouvrage propose en effet à la traduction les deux versions éditées de ces annales, la version dite brève (couvrant les années 741 à 801) également connue comme les »Annales majeures de Lorsch«, et la version dite longue ou »Annales d’Éginhard« (741–828 avec texte remanié après 801 pour la période 741–801), chacune dans un volume afin de permettre leur comparaison. Le texte latin reproduit l’édition de référence des MGH, établie en 1826 par G. H. Pertz puis remaniée en 1895 par Friedrich Kurze sur la base de 39 manuscrits. L’introduction comprend une présentation synthétique de ces témoins, classés en cinq familles, avec des notices un peu plus détaillées pour les manuscrits les plus anciens et des précisions sur la présence d’autres textes historiques dans le recueil. Ces précisions sur la tradition manuscrite des »Annales« permettent ainsi de souligner que celles-ci s’insèrent »dans une écriture de l’histoire à part entière« (p. XIV), soit une écriture compilative qui replace la période de l’écriture dans le fil d’une histoire chrétienne, de la Création à la fin des temps, souvent par compilation de plusieurs chroniques et histoires. On pourra consulter entre autres travaux sur cette conception de l’histoire universelle et ses différentes formes d’écriture, l’essai d’Hervé Inglebert, »Le Monde, l’Histoire. Essai sur les histoires universelles«, 2014 (p. 409–434 pour la période carolingienne).

Si le classement des manuscrits et l’établissement du texte réalisé par F. Kurze ont été jugés »satisfaisant[s]« (p. XXIII, XXVII), les critiques qu'a suscitées l'édition ne sont pas passées sous silence (p. XXV–XXIX) tout particulièrement celle de R. McKitterick qui la décrivait comme »un texte composite dans lequel beaucoup de scribes du IXe siècle aussi bien que d’éditeurs du XIXe ont joué un rôle« (cité p. XXVI) soulignant la dimension factice du texte reconstitué par les éditeurs allemands. Le choix de reproduire l’édition de F. Kurze en dépit de ses défauts plutôt que de suivre le texte d’un seul manuscrit est justifié par les traducteurs qui signalent avoir tenu compte des études récentes de R. McKitterick, H. Reimitz et M. Tischler (n. 15 et 16, p. XXIV–XXV).

Après une synthèse sur l’histoire du texte – notamment les débats sur les questions de datation et d’autorité des différentes parties qui restent globalement irrésolus – l’introduction propose une analyse du projet historiographique des »Annales« insistant sur les différents thèmes qui en ont déterminé l’écriture, notamment leur valorisation des Francs et des Carolingiens. De fait, loin d’être un enregistrement fidèle des événements comme elles ont pu en donner l’illusion, celles-ci sont une histoire écrite de la gloire des souverains et du peuple franc dont le prestige est encore accentué dans les réécritures postérieures (p. L–LV). Elles ne sauraient être lues comme une description neutre ou objective des faits comme le montre l’analyse fine menée par C. Veyrard-Cosme des remarques et marques d’appréciation des narrateurs dans les deux versions (p. LV–LX). Ces annales donnent à voir une représentation du monde franc aux finalités complexes, mémorielles, idéologiques et politiques (p. LXXXVIII). La philologue consacre également plusieurs pages à l’analyse du portrait des souverains, soulignant leur dimension de »Miroir des princes«.

Afin de faciliter son usage et sa lecture, le texte est accompagné de cartes de localisations à plusieurs échelles (p. XCIX–CIII), et d’un index (lieux, personnes et peuples) pour les deux volumes. Les notes explicatives sur les deux versions ont été insérées au fil du texte dans la version longue exclusivement; les notes sur la version brève ne faisant mention que de certaines variantes notables dans les manuscrits. Ces notes explicatives très fournies comprennent de précieuses indications biographiques, chronologiques et géographiques permettant de se repérer et de s’orienter sans difficulté dans un récit complexe, accompagnées le cas échéant des précisions bibliographiques nécessaires pour aller plus loin en complément de la bibliographie principale (vol. 1, p. XC–XCVIII); on y trouve également ponctuellement des éclaircissements sur les choix de traduction.

Au-delà de la traduction fluide et soignée qu’ils proposent, les deux volumes constituent un ouvrage documenté et très maniable qui rendra bien des services à tout lecteur ou toute lectrice désireux de se plonger dans ce monument de l’histoire des Francs et tout particulièrement aux enseignantes et enseignants ainsi qu’aux étudiantes et étudiants qui se livreraient à son étude.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Gaelle Bosseman, Rezension von/compte rendu de: Michel Sot, Christiane Veyrard-Cosme (éd.), Annales du royaume des Francs. Texte d’après l’édition de Friedrich Kurze, Paris (Les Belles Lettres) 2022, CIV‑354 p. (Les classiques de l’histoire de France au Moyen Âge, 58), ISBN 978-2-251-45313-2, EUR 45,50., in: Francia-Recensio 2023/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2023.2.96764